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art et société

Le Grand Hôtel

en marge du film "os Hospedes da Noite" de L. Azevedo

vendredi 21 novembre 2008, par Patrice Dx

le cinéaste Licinio Azevedo a reçu en janvier 2008 le FIPA d’or au 21e festival international des programmes audio-visuel pour son document "Hospedes da noite". Ce film témoigne des conditions de vie de 3500 habitants d’un hôtel désaffecté de Beira...

un regard humain

Deux hommes, en costume noir et cravatés, déambulent dans de sombres couloirs aux murs lépreux. Ces hommes sont d’anciens employés d’un des plus prestigieux hôtels du Mozambique colonial, situé à Beira. Aujourd’hui, le Grand Hôtel Beira est désaffecté et quasiment en ruine ; il n’y ni eau courante, ni électricité, pourtant les 300 chambres et suites de cet édifice sont aujourd’hui habités par plus de 3000 personnes. Occupant chaque pièce des toitures aux caves, jusqu’aux chambres froides, hantant les terrasses et les couloirs, ces habitants sont des rescapés de la guerre et des désastres naturels, des laissés pour compte de la nouvelle prospérité d’une société mozambicaine pacifiée mais enfiévrée d’un capitalisme dérégulé.

Pourtant nulle désespérance ne surgit de ce beau documentaire de Licinio Azevedo. Avec nos deux employés, nous rencontrons des hommes, des femmes, des enfants qui ne se contentent pas de survivre : prenant soin d’eux-mêmes, élevant et scolarisant leurs enfants, travaillant et se débrouillant pour résoudre les problèmes quotidiens, ils organisent leur vie et espèrent en un avenir meilleur. Il est vrai que les conditions de vie sont plus que précaires : sans eau courante, sans sanitaire, assurer l’hygiène élémentaire reste un défi : les mamans lavent leurs enfants, les jeunes hommes font du sport, les femmes se font belles pour la journée... mais où assurer l’évacuation des déchets et des eaux sales ? Sans électricité, on se "démerde" avec des accus loués à l’heure pour alimenter ici la télévision d’un amateur de foot, là l’ordinateur portable d’un professeur de géographie, et parfois un peu de lumière et de confort.

On se nourrit, on vit, on dort parmi les rats, à même le sol le plus souvent, mais on rit, on parle, on danse, on se rejouit encore de ce que la vie assure de bon, d’une solidarité réelle, même si les vols, les rixes et les accidents font partie du quotidien. Dans certaines salles on y prie, chapelle chrétienne ou mosquée accueillent les espoirs, ailleurs un tribunal improvisé résoud, à l’amiable et dans le respect de chacun, les conflits de voisinage...

Licinio Azevedo nous fait pénétrer dans cet univers à la fois au coeur et en marge d’une des villes les plus importantes du Mozambique. Son film-témoignage est profondément respectueux de ces habitants dont on appréhende le destin à travers le récit d’existences fragmentées comme le découpage du film, avec en clair obscur, la tragédie d’une société ébranlée par la guerre et se confrontant à la misère sociale : la ruine de cet hôtel colonial serait-elle une métaphore de la ruine de cet projet ambitieux qu’était le socialisme mozambicain ? Peut-être.

histoire d’un lieu

Le Grand Hôtel Beira était un hôtel de luxe situé au centre de la ville de Beira. Il fut construit en 1952 et exploité jusqu’en 1963, mais il ne fut jamais très rentable, faute de succès auprès de la riche clientèle visée. Sa fermeture dans les années soixante est une conséquence de la guerre coloniale. Située au centre du pays, la province de Beira devenait le théâtre de combats, et toute activité touristique devint impossible. Mais l’hôtel fut encore utilisé pour des conférences. Après l’indépendance, il servit de quartier genéral au Frelimo avant d’être abandonné. Le dernier événement qui eut lieu furent le réveillon de nouvel-an, en 1981.

C’est au cours de la guerre civile (1977-1992), dès 1981, que la population réfugiée des campagnes trouva abri dans l’hôtel. Faute de combustible, les habitants utilisèrent les boiseries et progressivement, tout l’équipement et les matériaux utiles furent pillés et vendus dans les marchés informels.

A la fin de la guerre civile, en 1992, l’hôtel était devenu un lieu d’accueil pour les réfugiés qui n’osaient ou ne pouvaient pas retourner dans les campagnes devenues dangereuses à cause des mines anti-personnelles. Entretemps, Beira était redevenu un lieu d’échange où les marchés informels florissaient. L’hôtel de luxe, vitrine d’une certaine prospérité coloniale, devint un immense squat.

Ces bâtiments gigantesques réduits à un squelette grisâtre suscitent souvent la crainte et la rumeur fait de cet hôtel un lieu mal famé de gansters, prostitution et dealers... La réalité est toute autre. Certes il y a des voleurs, certes on se prostitue sans doute, pour survivre, certes des rixes et incidents se produisent, mais surtout une vie s’organise avec une hiérarchie de chefs, des tribunaux, des lieux de culte. Ce monde vit en marge avec ses propres lois et ses habitants créent une économie certes informelle mais bien structurée. Des marchés s’organisent, la propreté des lieux est assurée autant que possible, on se débrouille en espérant vivre mieux le lendemain... car l’avenir reste précaire dans ces ruines envahies par les arbres et que les habitants devront, un jour ou l’autre, quitter.

P.-S.

Sources :
- Grande Hotel Beira - article de Wikipedia
- blog : Guten Tag Verlag, Grande Hotel - Beira - Mozambique : article de Rolando Furioso - à voir pour un très bon reportage photographique des lieux.
- voir aussi cet album photographique : Grande Hotel Beira

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