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Le cinéma documentaire au Mozambique a le vent en poupe

une interview de Pedro Pimenta

mardi 19 mai 2009, par Patrice Dx

Cinéaste et documentariste, Pedro Pimenta a produit, co-produit et dirigé la production de plusieurs courts métrages de fiction et des documentaires, aussi bien au Mozambique que dans d’autres pays d’Afrique. En tant que conseiller technique de l’UNESCO, il a créé et dirigé plusieurs programmes pédagogiques et est un des fondateurs du l’AVEA (Audio-visual Entrepreneurs of Africa). Il est l’organisateur du Festival du cinéma documentaire "Dokunema" à Maputo. Sa venue en Belgique, à l’occasion de l’Afrika filmfestival (Leuven), nous a permis de le rencontrer. Nous avons abordé avec lui la situation du cinéma documentaire au Mozambique et plus particulièrement du festival Dockanema.

Pourquoi le Festival Dockanema ?

Dockanema fut créé en 2006 pour répondre au désengagement des pouvoirs publics à l’égard du cinéma.

Il y a une tradition du documentaire au Mozambique et il fallait se concentrer sur ce genre dans la mesure où le rapport que l’on pouvait établir entre le public et les professionnels n’était pas sans impact sur la réalité vécue . Dans cette perspective, Dockanema relance le débat.

Outre la programmation de documentaires pour le public, le Festival permet aux professionnels de se rencontrer et organise aussi des formations pour les jeunes mozambicains qui ont envie de se mettre en rapport avec une histoire qu’ils n’ont pas connue et d’acquérir les connaissances et les outils nécessaires.

Il s’agit d’assurer une relève de la génération qui a eu le privilège de vivre à une époque où la formation faisait partie intégrante de l’idée de faire du cinéma. La formation n’existe plus et il est difficile actuellement à un jeune qui a envie de s’exprimer par le cinéma documentaire de savoir comment commencer. De la vient l’idée de constituer une plateforme où l’on peut se confronter avec ce qui a été réalisé, et se réalise, dans le monde du documentaire.

Quelle est, aujourd’hui, la portée, en terme de visibilité et d’impact international, du festival ?

Le succès du festival induit déjà des changements. Il y a des indicateurs qui ne sont pas trompeurs. L’idée d’aller au cinéma revient graduellement dans le public. Après la réalisation du Festival, des gens ont eu envie d’établir un ciné-club qui programme des films deux fois par semaine attirant un public fidèle. Il prend plaisir à voir des films, les discuter et faire des propositions. Les cycles de cinéma organisés par les ambassades et associations culturelles suscitent un regain d’intérêt.

Il y a d’autres indicateurs évidents. Le débat entre professionnels semble évoluer . Il y a 3-4 ans, il se déroulait en termes de plaintes sur une époque qui n’existe plus ... etc. Aujourd’hui, les professionnels s’engagent dans des propositions concrètes, organisent des activités, interviennent auprès du gouvernement, ce qui n’est pas toujours facile - il y a parfois des tensions - mais à la longue cela peut faire changer les choses. Du côté gouvernemental, des questions se posent aussi : pourquoi le cinéma ne se développe-t-il pas ? que faut-il faire ? et des idées, balbutiantes encore, germent sur la formation, la structuration du secteur, la mise en place d’un secteur public, le soutien de l’Etat, etc.

Le Festival apporte aussi une autre dimension en établissant des réseaux entre le Mozambique et ses voisins d’Afrique australe, les autres pays du continent africain, et avec l’Europe. Cela induit de nouvelles manières de penser et de faire, ouvrant la voie à de nouveaux projets dans une perspective continentale.

Le documentaire occupe une place importante dans la production cinématographique au Mozambique ... faut-il y voir l’effet, ou le résultat, de la politique du cinéma et de l’audiovisuel adoptée par le Frelimo après l’indépendance du pays ?

Effectivement, c’est tout à fait cela.

L’ Institut National du Cinéma est la première structure culturelle établie après l’indépendance. Elle a bénéficié de l’expérience de l’utilisation du cinéma pendant la lutte armée qui a permis au Frelimo d’assumer la fonction importante de création d’une identité nationale

On comprend l’importance du soutien accordé, dès les premières années d’indépendance, au cinéma, ce qui a favorisé l’élaboration d’une écriture cinématographique spécifiquement mozambicaine et qui s’est affinée au fil des ans. On peut affirmer qu’il y a une forme d’expression cinématographique mozambicaine orientée surtout vers le champ documentaire. Il y a certes une expérience du film de fiction, un long métrage est en cours de réalisation, un court-métrage a été achevé cette année et un second est prévu, mais l’essentiel du rapport entre le public mozambicain et le cinéma passe par le documentaire, d’où la nécessité de développer et de penser ce genre de façon à réaffirmer cette spécificité culturelle et d’en développer les moyens d’expression.

Les documentaristes mozambicains ont-il une audience, au delà de la capitale ou des grandes villes. La télévision contribue-t-elle à diffuser et faire connaître les cinéastes et documentaristes mozambicains et africains ?

C’est un des combats importants pour les documentaristes, il faut se vraiment se battre pour conquérir un public mais il y a des avancées positives. Il y a quelques années, on devait payer les chaînes de TV pour qu’ils acceptent de diffuser nos productions. Les choses changent maintenant. Depuis peu, on ne nous demande plus de payer pour pouvoir être diffusés, d’autre rapports d’échanges de service s’installent, ce qui est un début. Cela permet une diffusion limitée.

Mais le festival Dockanema permet d’accroître la diffusion dans la mesure où le travail effectué donne une grande visibilité non seulement dans la capitale mais aussi en province, à travers l’organisation de circuits mobiles, notamment à Nampula et au Nord du pays. Nous envisageons les années prochaines avec optimisme.

La vidéo d’art (en arts du spectacle, danse, ou arts plastiques) émerge-t-il au Mozambique ?

La vidéo d’art émerge effectivement au Mozambique avec une certaine énergie. A mon sens, c’est très intéressant parce qu’elle est novatrice, mais elle est à la recherche de repères et de références locales pour qu’elle puisse s’asseoir sur des options artistiques fermement établies. La vidéo d’art répond au besoin d’expression de jeunes qui ne disposent pas des outils pour s’exprimer autrement. A travers la vidéo, ils expérimentent et des talents émergent. Beaucoup de jeunes s’approprient avec peu de moyens et s’expriment en mélangeant librement des techniques diverses dans une forme qui ne répond pas toujours aux critères de l’industrie audio-visuelle ou des professionnels, mais cela leur permet toutefois d’exister.

Qu’en est-il de la coopération internationale en matière de production audio-visuelle ? Pouvez-vous nous parler des accords entre Dockanema et AFF ?

A partir du moment où le soutien gouvernemental a disparu, les réalisateurs et producteurs ont dû développer des accords internationaux et acquérir le savoir-faire pour bénéficier de divers systèmes de subvention mis en place en Europe. Cependant, on sent que se développe, au niveau des autorités gouvernementales, un intérêt pour le cinéma national. On tend à établir des accords de coopération d’ Etat à Etat, particulièrement avec les pays lusophones comme le Brésil ou le Portugal.

Par ailleurs un partenariat se développe avec divers opérateurs des pays de l’hémisphère nord : les accords entre Dokanema et Afrika filmfestival en sont un exemple. Ils portent sur des échanges d’informations, sur l’accès à des produits et sur l’appui à la publication d’une Histoire du cinéma mozambicain. Au point de vue local, des projets se dessinent. On établit un réseau entre Dockanema et des festivals de même nature qui se déroulent dans d’autres pays africains, au Ghana ou en Tanzanie par exemple. On cherche de nouvelles sources de financement et de partenariats, on promeut les festivals auprès des chaînes de TV et on entreprend une étude de faisabilité d’un réseau de salles de cinéma numérique.

P.-S.

interview réalisée le 24 avril 2009, à Louvain (Leuven)

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