INFO-MOÇAMBIQUE
Accueil du site > INFOS > Economique > Le Jatropha : richesse ou gouffre économique ?

Biocarburants

Le Jatropha : richesse ou gouffre économique ?

mardi 22 juin 2010, par Patrice Dx

Dans le contexte du réchauffement climatique, de la crise économique et de l’épuisement des ressources en énergies fossiles, le développement des biocarburants s’avère une alternative prometteuse pour les pays en voie de développement. Ainsi la culture de Jatropha est présenté comme un des facteurs de développement rural au Mozambique.

Le Mozambique doit relever un défi de taille : celui de l’autonomie énergétique. En 2008, le Mozambique importe pour 750 millions de US dollars de fuel, soit 300 millions $ de plus qu’en 2004. Mais les produits pétroliers et le gaz naturel ne représentent que 8 % de la consommation d’énergie. L’essentiel de l’énergie domestique - 89,9 % - provient de la combustion de bois, tandis que l’énergie hydroélectrique et le charbon ne fournissent que 2 %. Pourtant le barrage de Cabora bassa produit assez d’électricité pour satisfaire tous les besoins énergétique, mais l’accès à l’électricité est coûteux, trop coûteux pour la population et l’équipement de distribution fait défaut. 14 % de mozambicain seulement ont accès à l’électricité. L’énergie hydroélectrique mozambicaine est avant tout un produit d’exportation. C’est dire que la maîtrise durable des ressources énergétique reste un rêve, et dans ce rêve, les biocarburants tiennent une place importante,

Adoptée en 2009, la politique nationale et la stratégie pour les biocarburants se concentre sur la production d’éthanol (de canne à sucre et de sorho) et de biofuel (extraits de Jatropha et de noix de coco) comme ressource énergétique destinée essentiellement au transport. Le gouvernement s’appuie largement sur le secteur privé et sur les investissements étrangers, tout en se ménageant la possibilité de partenariat public/privé.

JPEG - 85.9 ko
Jatropha

Utilisé pour la production de biocarburant, le Jatropha curcas est une plante prometteuse.

Cette euphorbiacée de grande taille produit un fruit toxique dont l’huile raffinée a des qualités comparable au diesel. Elle produit un biocarburant de qualité qui a déjà été expérimenté sur des avions.

À l’occasion du Biofuel Summit 2007 qui s’est tenu à Madrid, Winfried Rijssenbeek (de l’entreprise RR Energy qui a investi dans les biocarburants) a fait la promotion des qualités de cette euphorbiacée : « Cette plante, qui produit des graines oléagineuses, est une alternative intéressante aux palmiers à huile et au soja pour le sud. En premier lieu parce qu’elle n’est pas comestible et donc n’entre pas en concurrence avec le secteur alimentaire. Autre avantage, Jatropha curcas peut être cultivée sur des sols difficiles, impropres aux autres cultures et permet de lutter contre la désertification » (source : Wikipedia)

Cette plante est utilisée traditionnellement dans plusieurs pays d’afrique et peut parfaitement être utile aux communautés locales. Elle peut être plantée, en haie, autour des cultures vivrières : sa toxicité et sa rusticité permet une protection contre le vent et les animaux sauvages (et empêche la divagation des animaux domestiques), l’huile extraite du fruit peut servir, après traitement industriel, de carburant des moteurs diesel (comme ceux des génératrices d’électricité, des machines agricoles etc). Elle est utilisée artisanalement pour la production de savon (le savon de Marseille était produit à partir d’huile de Jatropha importé de Madagascar), la production d’huile d’éclairage. Bien que toxique, la plante peut être utilisée en médecine traditionnelle comme purgatif et médicament contre la lèpre, et sa toxicité s’avère utile dans l’éradication des escargots d’eau douce, hôtes du schistosome, parasite vecteurs de la bilharziose.

Dans cette perspective, la culture de Jatropha a été fortement encouragée par le gouvernement mozambicain, qui encourage les investissements privés, et conclu des accords de coopération ou d’échange avec d’autres pays producteurs de biocarburant comme l’Inde. Mais cette politique est appliquée dans quelles conditions pour les paysans pauvres, qui vivent surtout d’une agriculture vivrière de subsistance ?

L’agriculture vivrière est la seule qui soit, techniquement et économiquement, à portée des paysans traditionnels, mais malgré la prédominance de l’agriculture alimentaire, les communautés rurales vivent des périodes cycliques de malnutrition et 64 % de la population rurale vit en dessous du seuil de pauvreté et bien qu’autant les autorités locales que les instances internationales reconnaissent l’importance de la production vivrière locale, peu est jusqu’à présent fait pour améliorer le sort des paysans. Font défaut les liens les lieux de stockage et les marchés, la modernisation technique, les financements, l’irrigation...Pourtant le développement agricole est un fait : à la fin de la guerre civile, les paysans n’assuraient plus que 20 % des besoins alimentaires, dix ans après, ils assuraient 80 % de ce mêmes besoins, mais ces dernières années, les paysans sont les laissés pour compte des programmes d’ajustement structurels et de la libéralisation du marché. Le gouvernement s’oriente, avec l’appui du FMI et de la Banque mondiale, vers les projets agro-industriels à large échelle.

Selon un rapport élaboré par l’ong Justica ambiantal et l’UNAC (Union national des paysans) (1) la culture de jatropha s’avère un gouffre économique. Ce rapport repose sur une enquête de terrain tant auprès des entreprises agricoles investissant dans le biocarburant qu’auprès des petits agriculteurs, qu’ils aient ou non tenté la culture de jatropha.

La législation sur les terres était équilibrée et plutôt favorable aux paysans. Le processus d’attribution des terres, relativement informel, repose largement sur le droit coutumier. Avec l’appui d’ONG, les communautés rurales traditionnelles purent souvent officialiser, à travers une délimitation cadastrale, leurs propriétés foncières. La législation est cependant modifiée en 2007, et fait de l’administration des terres supérieures à 1000 hectares une compétence ministérielle, ce qui a permis à des gouvernementaux de s’approprier des terrains en friche et à remettre en question les répartitions coutumières, instaurant des délimitations plus difficiles à remettre en question. Cela a créé un sentiment d’insécurité chez les paysans traditionnels confronté aux abus de pouvoir et à la corruption des chefs coutumiers et des fonctionnaires locaux. Ce sentiment d’insécurité décourage les investissements à long terme et surtout brise tout espoir dans un développement durable : « pourquoi protéger ce que les autres vont voler ». Lorsque des négociations ont lieu avec les populations, les termes de l’accord sont souvent opaques, peu explicites ou entachées de promesses fallacieuses.

En 2007, les investisseurs, étrangers la plupart du temps, ont obtenu la possibilité de louer plus de 5 millions d’hectares de terres, soit un septième de la surface agricole du Mozambique.

Ces choix stratégiques ont suscité des controverses mettant en relief les contradictions entre les intérêts des petits cultivateurs, les holdings et l’agrobusiness européen ou sud-africain, et ceux d’un état soucieux de croissance économique rapide et d’autonomie énergétique mais inféodé aux intérêts économiques capitalistes.

Deux exemples illustrent ce propos.

Energem a loué 60.000 hectares de terres, jadis servant de paturage, à Gaza.(2) La croissance du Jatropha est lente et e rendement de ces cultures est bien inférieur à ce que l’on attendait, et l’irrigation n’est pas sans impact sur l’hydrologie de la région. De plus, Energem rencontre des difficultés relationnelles avec les communautés locales. Les terres ont été acquises au terme de négocation entre le chef coutumier (le "régulo") et la société qui a formulé de nombreuses promesses - mise en place d’aduction d’eau potable, développement sanitaire, aide sociale, scolarisation des enfants etc - jusqu’à présent non tenues.

When the company arrived here, they promised to build schools, hospitals, make water holes, help widow women and abandoned children and provide scholarships for the young men, but it has been two years and almost nothing was done. The one thing done was water holes but they did not install water pumps... how is it going to be possible to get the water from the hole ? When we complain they say that by the end of this year the hospital will be ready but until now we haven’t seen any movements to build anything. The record of the public consultation is in the hands of the company and with the local authorities”( Interview in Bilene District with Community of Chilengue, 9th April of 2009).

A la province d’Inhambane, ESV biodiesel a acquis 11000 hectares (dont 7500 sont effectivement cultivées) dans de meilleures conditions, pour la population qui a bénéficié d’une aide au développement, malgré des restrictions dues à la crise. L’emploi des paysans dans les plantations de jatropha leur garanti un revenu plus stable que l’agriculture vivrière trop dépendante des conditions saisonnières, mais l’entreprise doit faire face à des coûts de production inattendus, à la crise économique et aux fluctuations du marché, de sorte que les ouvriers sont parfois payés avec un retard de plusieurs mois. La baisse des produits pétroliers et la récession économique globale rendent les investissements dans le biofuel très risqués au point que certaines entreprises ont du cesser leur activité.

On s’est aperçu, à la suite d’enquête sur le terrain, que les petits agriculteurs qui avaient investi dans le jatropha, suite aux campagnes gouvernementales, ont parfois abandonné ces cultures, en raison du peu de débouchés locaux, du fait de l’absence ou la rareté d’industrie de raffinage du biodiesel. De plus ces cultivateurs avaient tendance à substituer le jatropha aux cultures alimentaires, en raison de la charge de travail supplémentaires que sa culture aurait constitué. Le stockage et l’écoulement des fruits nécessité un timing saisonnier rigoureux pour garantir une qualité optimale. Cela suppose une maitrise et un savoir faire que beaucoup de paysans traditionnels n’ont pu acquérir.

La rentabilité économique du jatropha s’avère plus incertaine que prévu, le coût écologique n’est pas négligeable, surtout sur le plan de la gestion des ressources hydrauliques. Les cultures de jatropha détournent les paysans d’activités agro-alimentaires et entrent en concurrence avec les cultures vivrières. On commence à se rendre compte de l’impact environnemental négatif des monocultures de Jatropha. Bien que rustique, le jatropha a a besoin d’au moins 400 à 600 mm de précipitations annuelles pour fructifier de manière rentable. Les grandes monocultures sont très consommatrices d’eau, ce qui peut entrainer un épuisement des nappes phréatiques. Le Jatropha doit donc être cultivée en terrain fertile et être bien arrosée. D’autre part, son invulnérabilité supposée aux insectes nuisibles est relative et les cultures requièrent des traitements aux pesticides et fongicides.

Diverses ong et associations paysannes s’inquiètent de l’avenir de l’agriculture mozambicaine. L’ONG Suisse Swissaid, dont le président est député au parlement suisse, préconise un moratoire sur l’importation de biocarburants (3)

Mais les problèmes viennent surtout de la forme industrielle et monoculturale de la production de Jatropha. Il est possible d’intégrer harmonieusement sa culture à l’économie vivrière des paysans pauvres. Le "système Jatropha" (4), modélisé et expérimenté dans nombre de pays du Sud, Mozambique y compris, permet à des communautés locales de diversifier leurs ressources et de sortir de la pauvreté. Le Jatropha est planté comme haie de protection des cultures vivrières. Son huile est utilisée pour la production locale de savon et pour combustible domestique - éclairage. Elle peut être vendue à des entreprises locales de purification et fournir un biocarburant utilisable dans les moteurs diesels adaptés. Dès lors la production de Jatropha, si elle est socialement maitrisée par les populations locales, peu contribuer à la promotion des femmes, employées dans la cueillette, la production et la vente de savon, à réduire la pauvreté, à empêcher l’érosion des sols et être une ressource énergétique d’appoint. Mais on est loin ici des monocultures à grande échelle destinée à alimenter en biocarburant les industries du transport des pays industrialisés.

notes :
- (1) Disponible à : Jatropha a socio-économic pitfall for Mozambique
- (2) Energem acquires Jatropha biodiesel project in Mozambique, sur Biopact
- (3) résolution de moratoire présenté au parlement Suisse
- (4) voir : The Jatropha system

liens :

- Jatrophabooks : sur la culture de Jatropha dans le monde
- site web : The Jatropha system

crédit photo : Photo by R. K. Henning - license creative common


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette