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destins de femmes

paradoxes d’une volonté d’émancipation

mercredi 27 mars 2013, par Patrice Dx

Le cinéma mozambicain se caractérise par sa dimension sociale et humaine. Loin du divertissement de masse, il se veut critique, interrogatif, informatif même si le cinéaste a recours à la fiction pour aborder une problématique sensible. En l’occurrence, Afrika Filmfestval, a programmé deux films remarquables qui interrogent - chacun à sa manière - les paradoxes de l’engagement révolutionnaire et de la volonté d’émancipation, fût-elle sous contrainte. Licinio Azevedo signe "A virgem Margarida" et la néerlandaise Ike Bertels, "Guerilla grannies"

Azevedo : du docu à la fiction

Le cinéma documentaire de Licinio Azevedo scrute en profondeur le devenir de la société mozambicaine où les destins individuels s’entrecroisent avec la dimension collective d’un peuple qui entreprit une lutte implacable pour se libérer de la tutelle coloniale et construire un socialisme africain. Ce peuple qui fut plongé dans la guerre civile pour se voir, aujourd’hui, entraîné corps et âmes dans les remous de la mondialisation capitaliste. Cette Histoire est évoquée, chez Azevedo, à travers un travail de mémoire entrepris par ceux-là même que l’Histoire oublie : les laissés-pour-compte du « Grand hôtel » de Beira, les démineurs, les paysans déchirés entre modernité et traditions ancestrales, les cultivateurs qui luttent pour l’eau, les habitants de l’île du Mozambique... Entre espoirs et désillusions se tisse en filigrane moins la souffrance d’un peuple confronté aux guerres que sa résilience voire sa farouche détermination à surmonter les obstacles. Tout cela est montré par petites touches où le cinéaste se met en retrait pour mieux entendre la parole des sans-voix.

Margarida, vierge martyre

Avec « A virgem Margarida », L. Azevedo aborde de front les contradictions de la révolution mozambicaine à travers une fiction basée sur des faits réels et soigneusement documentée. Nous sommes en 1975, le Front de libération du Mozambique (FRELIMO) veut éradiquer de la nouvelle société mozambicaine toutes les traces idéologiques du colonialisme et en particulier la prostitution. Au cours de rafles dans les quartiers chauds de la capitale, les prostituées ou présumées telles sont déportées dans des camps de rééducation : il s’agit d’édifier l’homme nouveau, ou plus précisément, de faire des filles de joie, à la fois victimes et complices du colonialisme, des femmes capables de s’intégrer à la jeune république populaire. Les camps sont encadrés par des femmes soldats, habituées à la vie spartiate de la brousse : l’éducation politique se réduit à une discipline de caserne. Les prisonnières sont chargées de construire leur village et de subvenir à leurs besoins en cultivant la terre. Les désobéissances et les tentatives de fuite, sont sanctionnées de lourdes peines corporelles, « mauvais traitements » sans doute analogues aux punitions en vigueur dans l’armée révolutionnaire. Dans le camp, l’émancipation passe par la soumission des corps et des âmes, mais les contraintes physiques, celle des punitions et l’harassement du travail - défricher, planter, édifier les huttes, tracer une route – ne parviennent pas à annihiler une sourde résistance qui s’exprime dans la solidarité nouée entre les ex-prostituées.

Margarida est l’une des cinq cents détenues du camp. Jeune campagnarde de 14 ans, elle était en ville pour acheter son trousseau et, se trouvant sans papiers d’identité, elle s’est faite arrêter. Une révélation inattendue va changer son sort : Margarida est vierge et donc innocente de ce dont on l’accuse. Les prostituées non seulement l’adoptent et la protègent, mais finissent même par la vénérer comme une sainte, manœuvrant avec habileté pour obtenir sa libération.

Plus qu’une simple dénonciation de l’utopie de la conversion forcée au socialisme, Azevedo met en évidence les contradictions d’une émancipation féminine à travers la servitude du camp, une servitude paradoxalement intériorisée par la commandante, elle-même déchirée entre son désir de se marier et de retourner à la vie civile et les exigences d’une lutte révolutionnaire qui ne s’achève pas avec l’indépendance. Son autoritarisme inflexible se trouvera ébranlé lorsqu’elle devra faire le constat dramatique du machisme et de la corruption de ses supérieurs...

Guerilla grannies

L’émancipation féminine est aussi au cœur d’un documentaire, réalisé cette fois par une cinéaste hollandaise Ike Bertels. Il s’agit de Guerilla grannies

Début des années 1970, la cinéaste Ike Bertels assiste à la projection d’un documentaire sur la lutte pour l’indépendance du Mozambique et elle se souviendra toujours des images de trois jeunes femmes rejoignant le mouvement armé de libération FRELIMO. Après l’indépendance, elle retrouve ces trois femmes, Amélia, Maria et Mônica, avec lesquelles elle se lie d’amitié, et qu’elle filmera en 1984, en 1994 et en 2010

Revenue récemment en Afrique, Bertels nous montre la vie de ces trois femmes admirables, alternant prises de vue actuelles et archives historiques. Elle témoigne de l’engagement de ces militantes du Frelimo de la première heure (une de ces combattantes sera élue, à son grand étonnement, au comité central du parti), mais aussi des difficultés, des hésitations et des interrogations face aux revirements d’un parti qui abandonne le socialisme pour se plier aux dictats du marché.

Cette tension est mise en évidence dans la confrontation intergénérationnelle : ces révolutionnaires sont grand-mères et les enfants et petits enfants suivent leur propre destin. Certains cherchent à perpétuer la mémoire de la libération coloniale, mais d’autres vivent au jour le jour, emportés par les mirages de la société de consommation. Les images d’archive montrent certes la dureté de la guerre coloniale, mais aussi, à travers de ces assemblées populaires de village où la polygamie est discutée et combattue, le projet émancipateur du socialisme machéliste. La guerre civile – celle qui oppose les contre-révolutionnaires de la Renamo à une Frelimo impuissant à juguler le déchirement du pays – est évoquée ainsi que la pacification, une réconciliation difficile mais indispensable, qui marque l’entrée du Mozambique dans l’ère post-communiste. Ne reste de la révolution mozambicaine que ces fragments de mémoire, des fresques pâles et décaties, et la volonté, de quelques-un de garder vivace l’esprit de résistance à l’exploitation de l’homme par l’homme

How to life in this world, - comment vivre en ce monde – ainsi est sous-titré ce film qui, tout en se concentrant sur trois destins, à la fois semblable et divers, questionne l’existence humaine et ces moments particuliers où l’engagement dans l’histoire se tourne en une fidélité clairement assumée mais problématique, parce que le présent a peu de rapport avec l’avenir rêvé il y a quarante ans.

L’un et l’autre film interrogent, de manière critique et à sa manière, le devenir post-socialiste du Mozambique, le premier parce que l’utopie socialiste de la «  criação do homen novo » a sa part d’ombre et ne résout pas la question de la domination sexiste, le second parce que l’engagement de ces femmes rebelles se voit en quelque sorte trahi par le devenir actuel du pays et la perte progressive de la mémoire collective de la révolution.


sites web :

- une interview de Licinio Azevedo sur A Virgem Margarida

- présentation de a virgem Margarida

- site officiel du film "Guerilla grannies"


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