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Irak

D’une guerre à l’autre

la guerre contre l’Irak d’un point de vue mozambicain

samedi 15 février 2003, par Patrice Dx

Une guerre américaine (1) sur l’Irak serait perçue comme une menace pour toute nation du tiers-monde, et de l’Afrique en particulier, qui refuserait, au nom de la souveraineté nationale et en vertu des intérêts du peuple, la domination du marché et les dictats du FMI ou de la banque mondiale.

Le guerre, quelle qu’en soit l’issue, ne sera pas sans conséquences désastreuse pour les pays du Sud et pour le Mozambique. La hausse du prix du pétrole contribuera a accroître la fragilité et la dépendance économique de pays qui ne doivent souvent leur survie sociale qu’à l’aide internationale. Mais c’est aussi sur le plan politique que la guerre aura des conséquences néfastes.

Il est intéressant de porter l’attention sur la perception que l’on peut avoir, de ce conflit et de la politique américaine, d’un pays parmi les plus pauvres du globe. On peut s’en référer à un article, paru dans "culture et conflits" en 1991 (1), par Sergio Vieira, recteur de l’université Eduardo Mondlane.

Le Mozambique, qui en 1991 sortait, humainement et économiquement épuisée, d’une atroce guerre civile de 10 ans (et qui faisait suite à la guerre de décolonisation), en est un exemple.

Dans un article datant de 1991, Sergio Vieira (2) , de l’Université Eduardo Mondlane, à Maputo, donnait son point de vue sur la guerre du Golfe. A l’époque, la situation géopolitique était radicalement différente : nous étions au sortir de la guerre froide, et l’abolition de l’apartheid était, pour l’Afrique australe, la question la plus urgente. La guerre du Golfe y est perçue comme l’expression de la domination des pays industrialisés, qui ne compte que sur la force pour infliger " une nouvelle humiliation aux peuples arabes " et imposer " un diktat additionnel aux peuples du tiers-monde ".

" Vue de l’Afrique australe, vue du Mozambique, de la périphérie cette guerre ne peut être perçue que par les lourdes conséquences qu’elle entraîne sur des pays ayant besoin de l’attention internationale pour parachever des fragiles processus de paix et d’édification de sociétés pluralistes "… et l’on y suit " le cœur serré ", l’évolution des cours du pétrole et la réduction des aides financières aux victimes de la guerre et du sous-développement. L’auteur relève l’unilatéralisme d’une coalition se scandalisant de l’agression contre le Koweit et pourtant largement indifférente à de nombreuses autres violations du droit international, insistant sur les conséquences subies alors par le Mozambique de sa détermination à l’égard des régimes racistes d’Afrique du Sud et de la Rhodésie.

" La politique sud-africaine de déstabilisation militaire et économique a provoqué au Mozambique seul, un million de morts, cinq millions de déplacés (I/3 de la population), plus de quinze milliards de dollars de destructions (plus de trois fois le total de la dette mozambicaine et plus de sept fois le PNB), et cela sans grande réaction de la communauté internationale. "

Il relève, dans une argumentation ad hominem classique mais juste, les agressions et violations du droit international commis en Amérique latine ou en Asie par les USA, violation qui ne firent l’objet d’aucune sanction onusienne.

Mais l’analyse va plus loin :

" Outre donc le contrôle des moyens financiers, scientifiques et technologiques, le Nord prétendrait alors renforcer son emprise sur les seules ressources du Sud, les ressources naturelles. Lorsque les murs et rideaux séparant l’Europe s’effondrent on pourrait, avec amertume, se dire qu’un nouveau mur et rideau bâti d’indifférence et de mépris s’érige entre le Nord et le Sud et que cette guerre est ainsi la première pierre du mur de l’ostracisme. L’évolution des buts de la guerre, de la libération du Koweït à l’anéantissement de la base économique et militaire de l’Irak, la création conséquente d’un nouveau facteur grave de déséquilibre régional que, seule la présence continuelle des Etats-Unis pourra limiter, laissent entendre que le nouvel ordre annoncé pourrait remettre sous tutelle un Sud affaibli. "

Nous pourrions reprendre cette analyse que la décennie écoulée n’a pas réussi à vieillir. Les vainqueurs de 1991 avaient, contre toute attente, laissé en place le régime, se contentant d’objectifs stratégiques limités à l’application des résolutions onusiennes : libération du Koweit, contrôle strict des potentialités militaires de l’Irak… mais les sanctions économiques, qui pèsent lourdement sur une population (près de deux millions de morts - par famine, misère ou manque de soins - peuvent être considérées comme la conséquence de ces sanctions ) appauvrie et humiliée, n’ont fait que renforcer, paradoxalement, l’emprise du régime baassiste sur la société civile. Loin d’être divisé, le peuple Irakien se rassemble, menacé de l’extérieur mais aussi subjugué par l’emprise idéologique et politique d’un régime dictatorial qui se présente comme garant de la fierté et de la souveraineté nationale.

L’abandon de l’embargo économique aurait permis beaucoup plus efficacement, mais au détriment des intérêts géopolitiques et économiques américain, la pénétration occidentale des marchés et dégagé la société civile de l’emprise de Saddam Hussein : la satisfaction des besoins essentiels étant une condition nécessaire (mais peut être pas suffisante) à l’émergence d’une opposition politique indépendante des influences étrangères.

La politique adoptée fut au contraire de maintenir artificiellement le régime tout en affaiblissant les possibilités de résistance interne, qui aurait, en cas de succès, déstabilisé la région. L’objectif présent est sans doute de substituer à Saddam Hussein un régime fantoche, acceptant une occupation militaire prolongée, qui marquerait une présence définitive des USA dans la région. Paradoxalement, cette situation conforterait les positions des fondamentalistes islamistes qui trouveraient dans la présence américaine en Irak une cible de choix. Provoquer une telle réaction, n’est-elle pas l’objectif voilé des USA qui pourraient justifier, à la suite d’attentats terroristes prévisibles, d’autres interventions sans les pays voisins. On voit se profiler ici le danger d’une réaction en chaîne incontrôlable, risque dans lequel l’existence d’un islamisme africain et la présence de larges communautés musulmanes en Afrique de l’Est (et ce y compris le Mozambique) doivent être prises en considération.

Les vrais perdants de la guerre à venir sont les mêmes que désignait Sergio Vieira en 1991. Ce seront les peuples des pays pauvres.

L’enlisement du conflit se traduira sans doute par une hausse du cours du pétrole et aura des conséquences économiques, et donc sociales, sur l’Afrique australe. L’Afrique ne pourra plus bénéficier du même soutien des pays occidentaux, eux-mêmes astreints à des efforts supplémentaires en matière de sécurité et de défense. En 1991, le coût économique de la guerre du Golfe se révéla dramatique pour les pays d’Afrique australe et particulièrement pour le Mozambique, qui ne bénéficiait plus, à la suite de l’effondrement du communisme, des conditions avantageuses sur le pétrole en provenance de URSS.

Une victoire rapide américaine aura pour effet de déstabiliser économiquement et politiquement la région. Cette instabilité se répercutera sur l’Arabie Saoudite qui devra compter avec l’Irak comme concurrent économique direct. D’autre part, le ressentiment et l’humiliation des peuples arabes conduira à une radicalisation de l’opposition islamiste.

Les pléthoriques industries d’armement des pays occidentaux tireront profit de la guerre contre l’Irak. Cela aggravera le fossé entre les pays industrialisés et les pays pauvres. Dans ces conditions, la tentation nihiliste du fondamentalisme terroriste croîtra d’autant plus facilement dans des régions africaines sous influence musulmane que le diktat américain sur l’ensemble de la planète sera vécue comme une humiliation supplémentaire infligée aux peuples du Sud. L’Afrique subira le contrecoup de ce choc, mais les peuples africains comprendront surtout qu’ils ne pourront plus rechercher une souveraineté véritable et qu’ils seront, surtout si les implantations de Al Qaïda se confirment au sein de l’Afrique noire musulmane, potentiellement le prochain théâtre des opérations antiterroristes américaines.

Incapables de faire prévaloir le droit international sur la force des superpuissances, les institutions internationales se verront discréditées dans leurs tentatives de résoudre les nombreux et meurtriers conflits intra-africains. D’un autre côté, les efforts régionaux - au sein de l’OUA - resteront vaines si la souveraineté des nations africaines, à l’égard des nations industrialisées et des entreprises multinationales (américaines, françaises ou autres) n’est pas garantie. Dans ce contexte, la victoire américaine contre l’Irak ne ferait que multiplier les occasions et les zones de conflits.

C’est pourquoi, une opposition résolue à la domination américaine et aux entreprises guerrières des USA est une nécessité pour tous ceux qui entendent établir des liens de solidarité avec les peuples du Sud. La reconquête de la dignité et de la souveraineté des nations pauvres, épuisées par le pillage occidental et la servitude de la dette, menacées par le chantage impérial des USA, par le nihilisme terroriste de Al Qaïda, par les fondamentalistes réactionnaires (note 7) , ou les tentations despotiques, est une des conditions majeures d’un ordre mondial plus juste et plus égalitaire.


(1) Cet article est un extrait de "Sur la guerre de Bush", de P. Deramaix.

(2) Sergio Vieira, Les vaincus du Golfe ou la guerre vue du Mozambique, in Culture é Conflits, n°02