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un documentaire de Margarita Cardoso sur ARTE

Kuxa kanema - journal d’une indépendance

vendredi 9 juillet 2004, par Patrice Dx

la chaine franco-allemande ARTE a mis le Mozambique à l’honneur ce mercredi 7 juillet en programmant, dans le cadre de son émission "les mercredis de l’histoire", le remarquable documentaire de Margarita Cardoso, "Kuxa Kanema, journal d’une indépendance"

"Kuxa Kanema" relate une expérience cinématographique sans précédent : dès l’indépendance, le gouvernement mozambicain décide de doter le pays d’une infrastructure cinématographique totalement dédiée à la révolution et à au développement du peuple. Plus qu’un simple outil de propagande, le cinéma devait être un outil directement mis à la disposition du peuple, des ouvriers, des paysans dispersés dans les campagnes... Le moyen, sillonner la brousse avec des équipes de projection mobile et doter le pays d’une infrastructure de production cinématographique nationale.

L’Institut national du cinéma était né. Pour former les cinéastes mozambicains, le pouvoir sollicita des cinéastes de renom. Ruy Guerra, réalisateur mozambicain établi au Brésil, répondit à l’appel. On vit aussi, à l’initiative de l’ambassade de France, en 1978 de Jean-Luc Godard et Jean Rouch parcourir le Mozambique pour mettre en place un projet de télévision expérimentale.

Le défi était de taille : comment surpasser mobiliser une population rurale, qui pour la plupart n’avait jamais vu un film, en leur confiant directement les outils de la production audio-visuelle ? Comment les paysans, "analphabètes visuels" pourrait on dire, allaient-ils réagir à leur propre image projetée sur l’écran, comment allaient-ils utiliser, au service du développement de leur communauté, les caméra vidéos que les cinéastes français étaient prêts à leur confier. L’expérience tourna court : effrayés peut être par les implications de l’expérience, le gouvernement préféra en revenir à des formes plus classiques de la production de cinéma de propagande.

"Kuxa Kanema" désignait une série d’actualité mozambicaine, projetée dans les salles de cinéma urbaines très actives (on y projetait souvent des films "de karaté", alors à la mode, mais aussi de bon films occidentaux et des films provenant des pays socialistes), projetée en cinéma mobile dans les campagnes et les villages. A travers cette série, on parcours l’extraordinaire aventure socialiste qui mobilisa la population entre 1975 et 1980... mais l’utopie fit place rapidement à l’horreur de la guerre civile, horreur dont témoignèrent, parfois dans des conditions terribles, les cinéastes mozambicains. Certaines images du documentaire ne se laissent pas oublier : dans un camp des refugiés, quasi totalement dénudés, sont rassemblée. Ils fêtent leur libération et témoignent des atrocités qu’ils ont vécues. Une femme, une vieille femme, danse : exprime-t-elle sa joie ? Sans doute, mais les mouvements sont presques désarticulés : la femme épuisée par les privations semble au bord de l’évanouissement. Sans doute aucun, sa danse est pour elle un moyen d’exorciser l’horreur. Exorcisme aussi que ces reconstitutions théâtrales, en brousse, des exactions subies : le peuple témoigne ainsi, de façon implacable, des crimes commis par la Renamo (qu’on appelait alors "bandits armés"). en pleine guerre civile, le cinéma joue un rôle essentiel, de témoin, de dénonciation, de mobilisation, mais aussi, peut être d’exorcisme. Comment filmer l’horreur ? Face aux cadavres jonchant le sol d’un village ravagé, les cinéastes ont parfois choisi le silence : l’image seule suffit à dénoncer. Toute parole risquerait de diluer l’horreur dans l’idéologie.

Dans ce contexte, le gouvernement réorienta sa politique audiovisuelle en fonction des impératifs militaires : le cinéma ne fut plus qu’un outil de mobilisation et l’idéal d’une autogestion audio-visuelle de la population fut abandonné. La création artistique se résuma à la production, assistée par des coopérants venus des pays socialistes de quelques films de fiction fortement imprégné de "réalisme socialiste". Ces années de mobilisation cinématographique furent cependant le terreau du cinéma mozambicain d’aujourd’hui et explique l’attention des cinéastes actuels aux réalités sociales.

L’institut national du cinéma ferma à la suite d’un incendie, mais surtout en conséquence du revirement politique du gouvernement mozambicain, aujourd’hui totalement acquis au libéralisme. La production audiovisuelle au Mozambique est aujourd’hui régie par les lois implacables du marché mondial. Le cinéma fit place à la télévision, non pas la télévision rêvée par Godard mais à une télévision commerciale fortement dévolue à la diffusion des "telenovelas" brésiliennes.

Le documentaire de Margarita Cardoso est avant tout une réflexion sur les rapports entre le cinéma et la politique, sur la fonction du cinéma dans la genèse d’une identité nationale, d’ordre politique mais aussi culturelle, au sens le plus noble du terme. Le cinéma de Kuxa Kanema était avant tout le miroir qu’une nation en formation se tendait à elle-même. Le peuple affermissait sa conscience à travers sa propre représentation cinématographique, se voyait comme entité politique dans l’image récurrente des rassemblements populaires, autour de cette figure intensément charismatique de Samora Machel. De ces milliers de bobines, dont la valeur historique est inestimable, peu restèrent indemnes des aléas du temps : aux ravages du feu s’ajoute la dégradation lente due aux lamentables conditions de conservation. Souhaitons que l’oeuvre de Margarita Cardoso contribue à faire prendre conscience de l’urgence de sauver ces archives historiques.


Mozambique, journal d’une indépendance,
Réalisé par Margarida Cardoso
Coproduction : Lapsus, Filmes do Trejo, Dérives, ARTE France, RTBF, RTP - (2003, 52mn)

Le film sera rediffusé sur ARTE ce vendredi 9 juillet 2004 sur ARTE à 16 h 30.

site web de ARTE : page sur le film

le cinéma mozambicain : page du Centre culturel Franco Mozambicain

Messages

  • Actuelement étudiant en Dess de valorisation des patrimoines cinématographiques et audiovisuels à l’université de Paris 8, je m’interesse tout particulièrement à la sauvegarde et à la conservation des héritages cinématographiques en périls.

    Le documentaire de Margarita Cardoso, m’ayant révélé l’existence de cette formidable et intrigante collection "Kuxa Kanema", il est aujourd’hui dans mon idée de recolter plus d’informations sur ses conditions de presérvation (état des locaux, température, taux d’humidité, formation du personnel technique, projets de duplication et de diffusion...) dans le but d’étudier les possibilités d’aides associatives ou humanitaires à apporter.

    J’espère, par ce message, pouvoir réunir quelques informations et trouver des contacts afin d’établir, dans un premier temps, un "état des lieux" des archives cinématographiques au Mozambique.

    Alexandre Lefèvre (06 62 58 37 77).